Bucarest, 6 Octobre 1919. Le Ministre de France en Roumanie à Son Excellence le Ministre des Affaires Etrangères
Ainsi que j’en ai informé Votre Excellence, je me suis rendu à Budapesth afin de conférer avec le Général Graziani, et de recueillir sur place des informations me permettant d’agir avec plus d’autorité auprès du Gouvernement roumain dans le sens de la conciliation. Après avoir passé trois jours seulement à Budapesth, je ne me flatte pas d’avoir découvert la Hongrie, ni le remède à apporter à la crise dont elle est le théâtre. Mais cette crise est aussi facile à comprendre que difficile à dénouer, compliquée au point où elle l’est maintenant, comme à plaisir, par la politiques des Alliés, ou plutôt par l’absence de politique des uns et par les politiques divergentes des autres. Rien, du moins, de plus aisé que d’en dégager les éléments essentiels, car tous les hommes de bon sens et de bonne foi que j’ai interrogés s’accordent à les définir dans les mêmes termes. Quant au remède, la difficulté n’est pas de l’indiquer, mais de l’appliquer, surtout si le traitement du malade continue à être confié aux hommes et soumis aux méthodes qui ont si bien réussi à aggraver son cas. J’examinerai successivement les difficultés soulevées à propos des réquisitions roumaines, puis les difficultés autrement sérieuses de la situation politique en Hongrie, enfin les solutions diverses qui sont proposées plus ou moins ouvertement pour le stabiliser, et mettre ainsi fin au régime actuel de dictature militaire roumaine, tempérée par l’anarchie inter-alliée et pat le chaos magyar.
En ce qui concerne les réquisitions roumaines, le malentendu provient de ce que la Conférence a fait état de l’armistice signé le mois de Novembre dernier avec la Hongrie, tandis que la Roumanie ne l’a jamais reconnu et le considère comme, en tous cas, annulé par l’agression hongroise. Inutile de rappeler que cet armistice ne tenait aucun compte des droits et de intérêts de la Roumanie, car non seulement il ne prévoyait pas le désarmement de la Hongrie, mais encore il maintenait la domination de la Hongrie sur la plus grande partie de la Transylvanie, ou plutôt rétablissait cette domination, puisqu’il venait après la reconnaissance de l’autonomie complète de cette province par le Gouvernement de Budapesth. Le premier ressentiment des Roumains contre les Alliés est né de cet armistice, ou plutôt de l’esprit hostile envers eux et favorable aux Hongrois qui a présidé à son application. La seule excuse de cet armistice était, en réalité, de ne pas en être un. Ce terme impropre ne lui a, d’ailleurs, été appliqué qu’après sa conclusion. Il porte le titre de "Convention militaire avec la Hongrie". Négocié, sinon signé, avant l’armistice avec l’Allemagne, il n’avait d’autre objet que de garantir, par des ménagements envers les Hongrois, l’utilisation de leur territoire et des zones de sécurité pour la poursuite des troupes allemands. C’était donc un arrangement provisoire qui n’aurait pas dû survivre à sa raison d’être. Or, cet expédient est un dogme intangible qu’on a opposé longtemps aux Roumains pour leur interdire de secourir la partie de la Transylvanie qu’il livrait aux représailles féroces des Hongrois. En même temps, ceux-ci, toujours à l’abri de l’armistice, reconstituaient leur armée et se préparaient à attaquer la Roumanie. C’est pourquoi, lorsque cette attaque s’est produite, les Roumains en ont rejeté non sans raison la responsabilité sur les Alliés qui, malgré les protestations et les avertissements du Gouvernement de Budapesth, ont permis à la Hongrie bolcheviste de s’armer matériellement, tout en l’encourageant moralement par des initiatives telles que la mission du Général Smuts.
Maintenant que les troupes roumaines ont occupé Budapesth à la suite de l’agression des Hongrois, invoquer encore cet armistice, tant de fois violé par ces derniers, comme le font constamment les membres anglais et américain de la Commission des Généraux, est le plus sûr moyen d’aigrir la discussion et de rendre le Commandement et le Gouvernement roumains intraitables. Au contraire, rien de plus facile que de s’entendre avec eux dès qu’on abandonne l’armistice évidemment périmé du mois de Novembre 1918, pour se placer sur le terrain solide des engagements conclus entre tous les Alliés. Le Gouvernement roumain n’a jamais songé à se soustraire à ces engagements en vertu desquels l’actif de l’ennemi constitue le gage commun des alliés et doit être reparti entre eux. Il admet donc sans aucune difficulté que cette répartition fasse état des réquisitions opérées en Hongrie. Il formule seulement deux réserves, l’une concernant les récupérations d’objets pillés en Roumanie, l’autre visant le butin fait par ses troupes au cours de leur offensive, et les réquisitions nécessaires à le leur entretien.
Personne ne comprend ici comment cette attitude, identique à celle qui est observée par les Alliés sur la rive gauche du Rhin, peut justifier la crainte exprimée avec tant d’insistance, dans les notes de la Conférence, que la Roumanie ne se considère plus comme une alliée. Au contraire, dit-on, ce sont ces notes elles-mêmes qui semblent n’avoir d’autre but que de pousser la Roumanie à bout, et de l’obliger à rompre avec ses alliés. On les compare même à l’ultimatum adressé par l’Autriche-Hongrie à la Serbie en 1914, et la Conférence est accusée de chercher à la Roumanie une "querelle d’Allemand", avec cette circonstance aggravante qu’il s’agit d’une alliée, et qu’elle n’a encore assassiné aucun archiduc en Hongrie et, au contraire, qu’elle y a rendu aux Alliés un service éclatant qu’ils étaient incapables de se rendre à eux-mêmes. Elle ne réclame aucun salaire pour ce service, qui, pour elle, a son prix en lui-même, mais elle s’étonne et s’indigne de ne recevoir que des injures et des menaces. Le moins qu’on puisse dire c’est que, dans cette affaire des réquisitions roumaines en Hongrie, la Conférence semble avoir complètement oublié que les Roumains sont les Alliés, que les Hongrois sont les ennemis, que les troupes roumaines ne sont entrées sur le territoire hongrois que pour repousser une agression dont la responsabilité incombe en grande partie à la politique de l’Entente, que le butin fait par les Roumains ne représente qu’une faible partie de celui qui avait été fait chez eux par les Hongrois ou abandonné en Hongrie par les armées de Mackensen, enfin, que si les troupes roumaines n’avaient pas occupé la Hongrie, les Alliés qui ont le juste souci de réserver leur droit à un partage de l’actif, n’y auraient jamais rien trouvé à partager, car tout y aurait été détruit par le régime bolcheviste. Ce sont les Roumains seuls qui, malgré les Alliés, ont sauvé, dans la mesure où il pouvait encore être, ce gage commun. Cette discussion est devenue oiseuse si, comme on l’espère ici, elle est close par les déclarations que le Gouvernement roumain a formulées en réponse à la note dont Sir G. Clerk était porteur. En ce cas, la question serait maintenant réglée en principe.
En fait, il est certain que les troupes roumaines ont commis beaucoup d’abus et beaucoup de maladresses en Hongrie. Mais, d’après les témoins impartiaux, elles n’en ont pas commis plus que n’en commettent toutes les armées du monde. Elles en ont plutôt commis moins, car, le Gouvernement roumain, dans un intérêt politique, et afin de désarmer autant que possible les préventions, leur avait donné une consigne de correction. Cette consigne a été observée comme elle ne l’aurait été sans doute nulle part ailleurs, l’esprit de discipline des troupes roumaines étant, de l’avis de tous les officiers étrangers, supérieur à celui de la plupart des autres armées. Le Général anglais de Candolle m’a affirmé que les troupes roumaines ont commis en Hongrie, c’est-à-dire chez l’ennemi héréditaire, beaucoup moins d’abus que les Américains n’en ont commis chez les Français leurs alliés. D’autre part, les officiers français qui ont été en contact avec les troupes anglaises en Turquie, déclarent qu’elles y commettent beaucoup plus d’exactions que les troupes roumaines en Hongrie.
Mon séjour à Budapesth a été trop court pour me permettre de procéder à une enquête personnelle. Je noterai seulement qu’aucun abus ne m’a été signalé par les nationalistes hongrois que j’ai rencontré et qui ne sont pas suspects de partialité en faveur des Roumains. Les accusations de barbarie, transmis sans contrôle, à la charge des troupes roumaines, par les Généraux de Budapesth, et reproduites dans les notes de la Conférence, sont donc dépourvues de tout fondement. On ne peut s’en étonner quand on constate que, en dernière analyse, les missions anglaise et américaine ne sont renseignées que par des Juifs hongrois ou allemands qui, à ce double titre, sont les gens les plus haineux à l’égard de la Roumanie, et les plus disposés à ne reculer devant aucun moyen pour lui nuire. La mission américaine accueille d’autant plus volontiers les affirmations de pareils agents que, dans son Etat-Major, même parmi les officiers du grade de colonel, se trouvent plusieurs Juifs, plus ou moins américanisés, mais originaires de Budapesth. Quant à la mission anglaise qui partage avec la mission américaine la prépondérance dans la commission inter-alliée, et qui est même en voie de l’accaparer, elle est également à la merci des Juifs hongrois. Sauf dans des cas particulièrement graves et tout à fait exceptionnels, ces officiers alliés sont trop peux nombreux pour pouvoir faire des constatations par eux-mêmes.
L’attitude de la mission anglaise est systématiquement hostile aux Roumains, comme celle de la mission américaine, mais pour d’autres raisons. J’ai déjà eu l’occasion d’indiquer qu’elle est dominée par l’Amiral Troubridge, président de la Commission inter-alliée du Danube, dominé lui-même par son chef d’Etat-Major, le Commandant Stade. Or, ce dernier est un aventurier très connu en Roumanie, dont il a été consul à Londres pendant plusieurs années. Pour remplir ces fonctions, généralement honorifiques, il recevait, à titre de frais de propagande économique, une somme de 125.000 francs par an. M. Bratiano, estimant que le Gouvernement roumain n’en avait pas pour son argent, a remplacé M. Stade. Ce dernier nourrit donc pour la Roumanie les sentiments d’un domestique congédié. Son rôle exorbitant et déplorable dans la Commission inter-allié du Danube a été signalé au Département de la Marine par notre Attaché naval. Le Chargé d’Affaires d’Angleterre qui considère comme scandaleuse l’importance prise par ce personnage, journaliste de profession et officier d’occasion, a demandé son rappel. De son coté, l’Attaché naval anglais insiste auprès de l’Amirauté pour que le port de l’uniforme lui soit interdit.
Les missions anglais et américaine transmettent d’autant plus aisément des informations sans contrôle qu’elles sont elles-mêmes animées envers la Roumanie d’un parti-pris sans scrupule. Le Général Graziani m’a dit que ses collègues anglais et américain enregistrent et transmettent les plaintes des hongrois contre les autorités roumaines, en se contentant des déclarations des plaignants. C’est à grand peine que notre représentant, aidé par le Général italien, leur fait admettre la nécessité d’interroger aussi les autorités roumaines en vue d’enquêtes contradictoires. Le Général Graziani m’a communiqué une lettre officielle des délègues anglais et américain où il était dit que le fait, par le Commandement roumain, d’avoir censuré une note de la Commission, constituait une injure à son adresse et appelait une sanction. Il s’agissait d’une note basée sur les renseignements dont je viens d’indiquer la valeur et qui attribuait aux troupes roumaines un rôle odieux de nature à exciter contre elles la population hongroise. Le Commandant roumain, sans la critiquer en elle-même, en considérait, non sans raison, la publication comme contraire à l’ordre public et à la sécurité de ses troupes dont il est responsable.
J’ai eu également sous les yeux des photographies de groupes d’enfants hongrois dont le visage portait les stigmates de la famine et de la maladie. Ces photographies avaient été prises par la mission américaine dans un but de propagande anti-roumaine. Mais elles l’avaient été prises le lendemain de l’entrée à Budapesth des troupes roumaines, et ne pouvaient être équitablement invoquées que contre le régime bolcheviste. A ce jour, les missions anglaise et américaine peuvent n’observer aucune règle et aucune mesure, puisque leur parti-pris est dépassé par la crédulité de la Conférence. C’est du moins ce qui parait ressortir de l’accueil fait à Paris aux renseignements concernant la réquisition par les Roumains, du matériel des hôpitaux d’enfants de Budapesth. Ces renseignements dont la note la plus "amicale" de la Conférence a fait état, ne peuvent émaner que de simples mystificateurs ou de membres de missions anglaise ou américaine qui les auraient transmis directement à Paris sans oser, à cause de leur énormité, les communiquer à la Commission inter-alliée qui en ignore la source. De même, contrairement aux allégations de la dernière note de la Conférence, il est tout à fait inexact que les troupes roumaines réduisent la Hongrie à la famine en la vidant de tous les vivres qu’elle contient. Tout d’abord, les troupes roumaines ont rétabli l’ordre, qui est la première condition du ravitaillement tandis que, sous le régime bolcheviste, les Hongrois comme les Russes mouraient de faim. Les officiers français qui avaient visité Budapesth au lendemain de l’entrée des troupes roumaines, et qui y sont revenus récemment, ont été frappés de la transformation des conditions d’existence dans la capitale hongroise. Sans doute, le ravitaillement y est toujours insuffisant, mais en raison de difficultés de transport dont les Roumains, ainsi que je l’indiquerai plus loin, ne sont pas seuls responsables.
Dans le Pays, les vivres sont abondants, car, toujours contrairement aux allégations des notes de la Conférence, les réquisitions roumaines en céréales et en bétail sont limitées aux besoins des troupes. Or, même pratiquées très largement, elles peuvent alimenter six divisions soit environ 50 à 60.000 hommes sans épuiser le Pays. Le Gouvernement roumain affirme, et je n’ai recueilli aucune indication autorisée en sens contraire, que pas un sac de blé et pas une tête de bétail n’ont été transportés de l’autre coté de la Tisza. La Roumanie, qui ne dispose pas de moyens de transport suffisants pour sa propre récolte, n’avait pas la tentation de déménager la récolte hongroise, parce qu’elle n’en avait pas la possibilité. Je ne sais comment est organisé le contrôle des évacuations roumaines. Je suppose qu’il l’est dans les mêmes conditions que le contrôle des réquisitions du matériel sanitaire de Budapesth. Tout ce que je puis dire, c’est qu’en traversant, lors de mon voyage de retour, en plain jour, la Tisza sur le pont où théoriquement fonctionne le principal poste inter-alliée de contrôle, et où, tant à l’entrée qu’à la sortie, j’ai fait arrêter mon train, je n’ai aperçu à l’horizon aucun agent allié nu une trace quelconque d’un poste de surveillance, en dehors de l’abri des soldats roumains chargés de la garde du pont. J’en ai été d’autant plus frappé que l’horaire de mon train étant connu à Budapesth, les missions américaine et anglaise avaient eu le loisir d’improviser tout au moins un simulacre de contrôle. Ce qui est exact, c’est que le Gouvernement roumain n’a mis aucun empressement à déférer aux injonctions de la Conférence lorsqu’il a été invité à ne plus rien prendre ou reprendre en Hongrie. Mais il avoue, sans détour, ces "évacuations" ou ces "récupérations", parce qu’elles constituaient une nécessité vitale pour la Roumanie, et que c’était lui demander l’impossible que l’inviter à y renoncer.
Le Gouvernement roumain pouvait sans difficulté réviser où même annuler l’armistice sévère et d’ailleurs inexécutable, faute de moyens de transport, qui avait été rédigé par le Commandement. Mais, après l’agression hongroise, l’opinion n’aurait permis à aucun Gouvernement de restituer le matériel de chemin de fer et le matériel agricole enlevés en Hongrie. Il ne faut pas perdre de vue que les évacuations ont été limitées à ces 2 articles, qu’elles ne représentent qu’une très faible partie de l’immense butin fait en Roumanie par l’ennemi pendant deux ans de l’occupation la plus brutale et enfin qu’elles sont très inférieures aux quantités laissées à la disposition de la Hongrie. Contre 840 locomotives enlevées par la Roumanie, la Hongrie conserve, pour une population deux fois moins nombreuse, environ trois mille locomotives. Si les transports y sont paralysés, ce n’est donc pas faute de matériel, mais par suite de la pénurie de charbon. Mais si la Hongrie manque de charbon, c’est parce que la seule mine qui lui restait, après son démembrement, a été occupée par les Tchéco-Slovaques qui, dit-on, refusent de l’évacuer. Comment demander sérieusement, dans ces conditions, à la Roumanie, de ne pas prendre ou de restituer un matériel, dont, en fait, la Hongrie n’a pas l’emploi, mais qui lui est indispensable à elle-même pour battre son blé, et, au lieu de la laisser pourrir sur place, le transporter dans les centres de consommation et dans les ports où les Pays de l’Entente, la France surtout, lui demandent de leur livrer ?
En somme, les réquisitions roumaines en Hongrie n’ont en elle-même aucune importance. Elles n’y compromettent nullement le ravitaillement qui, par contre, y eut été impossible sans l’occupation roumaine. Elles sont même très modérées si on le compare aux besoins et surtout aux réquisitions naguère opérées par l’ennemi en Roumanie qui, elle, avait vraiment été vidée. Ce qui est grave, c’est l’attitude à laquelle la Conférence s’est laissé entrainer par des agents locaux sans scrupules. Les Roumains en sont et en resteront sincères. "Les Alliés, disent-ils, ont envers nous des procédés dignes de boches, avec cette différence que le boche était l’ennemi, que nous leur avions déclaré la guerre, malgré le traité qui nous liait à eux, pour lutter du coté de l’Entente". Ils se sentent maintenant dégagés de toute obligation envers elle, et n’ont plus à son égard que ressentiment et méfiance. Le seul lien moral qu’ils gardent avec elle, c’est leur attachement persistant pour la France. Après s’en être pris d’abord surtout à nous de toutes leurs déconvenues, parce que c’est de nous et de nous seuls qu’ils attendaient tout, ils commencent à comprendre que notre politique à leur égard peut, tout en restant fidèle à elle-même, être momentanément dominée par des considérations de politique générale, notamment par la nécessité de maintenir intact, en face de l’Allemagne, le bloc des grands alliés. Seulement la France perd en prestige ce qu’elle récupère en popularité. On la plaint de n’avoir pas plus de liberté de manœuvres, même dans des questions de politique continentale, où sa prépondérance ne devrait pas être contestée et on déplore de la voir livrée, selon l’expression courante ici, aux "apaches américaines" en Roumanie et au "apaches anglais" en Syrie.
Le monopole, aujourd’hui plus exclusif que jamais, de la sympathie roumaine en faveur de la France, met dans une situation fort épineuse son représentant qui doit, sans décourager ce sentiment, ménager avant tout les susceptibilités des autres Pays de l’Entente. Il en résulte aussi pour la France elle-même une grave responsabilité. C’est, désormais, par la France seule que la Roumanie peut être maintenue dans l’alliance, comme elle y a été attirée, malgré sa défiance à l’égard de la Russie. Aujourd’hui, notre action doit être assez forte et vigilante pour que la Roumanie reste un facteur de stabilité en Orient et y devienne le principal foyer de notre rayonnement. Sinon des rancunes certainement durables à l’égard de l’Entente, prise dans son ensemble, et des appréhensions du coté du slavisme risqueraient de l’entrainer dans des voies dont elle semblait s’être détournée pour toujours avant que la Conférence ait adopté envers elle une attitude qui semble calculée, dit-on ici, pour l’y ramener.
Au point de vue plus immédiat, l’attitude de la Conférence dans les affaires de Hongrie fournit aux partisans de la non-signature du traité avec l’Autriche leur meilleur argument, et a beaucoup augmenté leur nombre. Auparavant, pour décider les Roumains à signer, malgré la répugnance que leur inspire la clause des minorités, la seule vraiment rédhibitoire à leur yeux, on leur insinuait: "Vous vous effrayez d’un fantôme; il s’agit pour vous d'accepter une obligation morale plutôt que légale; le contrôle institué par le traité est théorique. En fait, les Puissances ne se mettront jamais d’accord pour l’exercer, et elles vous laisseront parfaitement tranquilles". Aujourd’hui, ils répondent: "Voyez ce qui se passe en Hongrie. C’est pour nous un avertissement salutaire qui doit ouvrir les yeux aux plus aveugles. L’Entente y intervient en faveur d’un ennemi, contre nous ses alliés, au moment où nous lui rendons un immense service, et cela, sous l’empire des intérêts mercantiles les plus inavouables. Et nos véritables amis sont impuissants à nous protéger contre cet odieux chantage. C’est un avant-goût de ce qui nous attend si nous signons le traité. Après un pareil précédent, que n’avons-nous pas à redouter demain, alors qu’il ne s’agirait plus pour l’Entente de protéger ses ennemis, mais d’intervenir à la suite d’une plainte quelconque, en faveur des minorités ethniques, soutenues elles-mêmes par des Etats étrangers qui ne seront plus les ennemis de l’Entente, qui feront même partie comme elle de la Société des Nations. Que sera-ce, alors que cette intervention ne sera pas arbitraire, comme aujourd’hui, mais basée sur un engagement que nous aurions souscrit dans traité solennel ? Les minorités deviendraient autant d’Etats privilégiées dans l’Etat, autant d’instruments de chantage entre les mains de ceux qui convoitent nos richesses, comme la Hongrie en est un aujourd’hui pour les Etats-Unis. Elles ne se fonderaient jamais, comme nous le souhaitons, dans la masse roumaine de la population, chercheraient leur point d’appui à l’extérieur, agiraient en forces centrifuges qui, tôt ou tard, dissocieraient le Pays et, en attendant, lui ôteraient toute indépendance politique et économique. Si des illusions subsistaient à cet égard, la Conférence se charge de les dissiper à Budapesth".
L’attitude de la Conférence ne compromet pas seulement les relations de l’Entente avec la Roumanie. Elle compromet aussi la stabilisation de la Hongrie et de toute l’Europe centrale. Ce résultat, en effet, ne peut être atteint qu’avec le concours des troupes roumaines, les seules dont l’Entente dispose actuellement. Or, la Conférence ne néglige aucun moyen de dégouter les Roumains de nous prêter ce concours et de les amener à évacuer la Hongrie avant d’y avoir établir un état de choses pouvant donner les garanties nécessaires aux alliés et à eux-mêmes. Ce n’est pas sans peine que j’ai amené M. Bratiano à surseoir à l’évacuation, déjà décidée, de la Hongrie. Le Gouvernement et l’opinion, sans distinction de partis, la réclament. La Roumanie, dit-on, a occupé la Hongrie pour la désarmer et pour y reprendre le matériel de chemin de fer nécessaire à sa vie économique. Maintenant, les Hongrois n’ont plus d’armes et nous avons des locomotives. Il est absurde de nous demander de maintenir nos troupes en Hongrie pour consolider un Gouvernement constitué malgré nous et qui demain sera contre nous. Cette occupation n’a plus pour la Roumanie que des inconvénients; elle est une charge pour son Trésor déjà si obéré; elle entrave la reprise de la vie économique; elle rend plus difficile dans l’avenir l’établissement de bons rapports avec la Hongrie, puisqu’elle sert de prétexte aux agents alliés pour l’exciter contre nous; enfin, elle devient impopulaire en Roumanie où l’opinion demande avec insistance la démobilisation. Nous ne pourrions, conclut-on, passer outre à ces inconvénients que si, au lieu de faire, aux ordres de l’Entente, les gendarmes pour le compte d’un régime qui est un danger pour elle et pour nous, nous étions appelés à collaborer en Hongrie avec nos alliés pour y sauvegarder efficacement nos intérêts communs.
On manifeste de moins en moins d’espoir en cette collaboration. La politique de la Conférence en Hongrie n’a, dit-on, d’autre règle que l’hostilité envers la Roumanie. Seul, ce sentiment lui donne de l’unité à travers toutes ses incohérences. La Conférence, en effet, interdit à la Roumanie d’occuper Budapesth au moment où ses troupes y rentrent, puis l’invite à les retirer quand leur présence y est nécessaire pour désarmer une fois pour toutes les Hongrois. Mais, elle invite les Roumains à y rester, quand l’occupation n’est plus qu’une charge pour eux. La Conférence les accuse contre toute vraisemblance d’avoir favorisé l’avènement du Ministère Friedrich et déclare ce Gouvernement inacceptable. Mais, un mois après, quand il est avéré que ce Gouvernement est hostile aux Roumains et qu’ils n’en veulent pas, la Conférence le soutient contre eux, et par son télégramme du 15 Septembre les "invite de la manière la plus formelle" à donner toutes les facilités aux autorités hongroises, c’est-à-dire au Gouvernement Friedrich, pour la formation d’une armée pouvant lui permettre de maintenir l’ordre après le départ des troupes roumaines. Enfin, alors que la Roumanie a été brimée, en grande partie, à cause de son antisémitisme, l’Entente soutient le Ministère Friedrich, organisateur de pogroms contre les Roumains, devenus les protecteurs des Juifs en Hongrie. On en conclut qu’au sein de la Conférence ou, du moins, chez ses représentants les plus actives à Budapesth, les Américains et les Anglais, la haine du Roumain est encore plus forte que l'amour du Juif.
Dans ces conditions, disent les Roumains, tant à Budapesth qu’à Bucarest, nous devons retirer nos troupes et laisser l’Entente se débrouiller ensuite comme elle pourra. "La Conférence, m’a dit M. Diamandy, a montré qu’elle est incapable de toute politique constructive en Hongrie. Elle n’y a d’autre programme que d’établir un registre de réclamations contre nous. Elle gardera ses réclamations, nous garderons nos locomotives, et nous partirons en lui laissant la responsabilité de ce qui suivra". Ce qui suivra, c’est n’est plus le bolchevisme, c’est la Terreur blanche. Seule, la présence des troupes roumaines oblige le Cabinet Friedrich à l’ajourner ou à l’atténuer. Dans les prisons de Budapesth il y a 10.000 détenus politiques qui ne peuvent être tous des meneurs bolchevistes. Le Gouvernement n’attend que le départ des troupes roumaines pour se livrer à des exécutions en masse. Dans les campagnes où il a le champ plus libre, il encourage un violent mouvement antisémite qui, sur certains points, s’est déjà traduit par des massacres. Il y a quelque temps, c'est-à-dire avant que les bolchevistes aient été désarmés et que le Cabinet Friedrich ait pu encore s’asseoir, le départ des troupes roumaines eût livré de nouveau la Hongrie et sans doute l’Europe centrale au bolchevisme. Il n’en est plus de même aujourd’hui. La Hongrie, Pays foncièrement nationaliste et monarchiste n’est pas, comme la Russie, un terrain favorable au bolchevisme qui n’aurait jamais pu y conquérir le pouvoir. Il ne l’a gardé que parce que Karoly le lui a livré. Il serait incapable de le reconquérir, maintenant qu’une main ferme s’en est emparée. Sur les points où peuvent encore être cachés quelques uns de leurs meneurs et de leurs dépôts d’armes, les bolchevistes essaieraient sans doute de lutter. Mais ils seraient vite maitrisés et le Cabinet Friedrich exploiterait cette résistance pour justifier une répression sauvage contre tous ses adversaires, et faire à son profit des élections qui, même sans le concours traditionnel en Hongrie de la Gendarmerie, lui donneraient la majorité, car il représente les tendances de la plus grande partie du pays. Telle est l’opinion unanime à Budapesth. A cet égard, mon enquête personnelle a confirmé tous les renseignements concordants que j’avais recueillis déjà, notamment ceux du rapport ci-joint qui résume la situation à Budapesth jusqu’au 21 Septembre. Il faut donc renoncer à voir se former en Hongrie, par génération spontanée, après le départ des Roumains, un Gouvernement équidistant du bolchevisme et de l’absolutisme. Un pareil Gouvernement ne peut naitre et se consolider qu’avec l’appui d’une force extérieure.
(…) Urmează o secţiune dedicată problemelor de politică internă a Ungariei.
Il serait donc permis d’augurer favorablement des destinées d’une dynastie anglaise en Hongrie. Si, comme les gens qui connaissent le mieux la Hongrie actuelle s’accordant à le penser, la République ne peut y être acclimatée et si l’Angleterre dont les agents soutiennent clandestinement les Habsbourg n’a pas trop de pudeur démocratique pour offrir ouvertement un de ses Princes, un pareil choix apparaitrait comme la solution la moins mauvaise. Un prince anglais dans un pays comme la Hongrie, dont le patriotisme est si intransigeant, s’y nationaliserait assez rapidement pour ne pas assurer longtemps à son pays d’origine une prépondérance excessive. Il serait, en tous cas, le plus sûr préservatif contre une récidive des Habsbourg. Le Comte Karoly est définitivement brûlé à Budapesth. Il y est conspué par tous les partis. Les socialistes le considèrent comme un mystificateur depuis qu’ils ont appris qu’il avait partagé ses terres aux paysans, après en avoir reçu le prix d’une banque hypothécaire. Quant à ses pairs, les magnats, ils le jugent avec la dernière sévérité. Les uns disent: "il serait lynché s’il revenait à Budapesth". Et, comme si cela n’était pas assez, un autre a ajouté: "Nous l’avons exclu du Club", mot qui ne peut être prononcée qu’a Budapesth, compris qu’a Londres, et qui suffit à expliquer l’amitié anglo-magyare, et à rassurer tout le monde quant à l’avenir d’une dynastie. Reste l’union personnelle avec le Roi de Roumanie. Celui-ci et son Gouvernement répudient nettement toute arrière-pensée en ce sens. Cette combinaison a peu de partisans en Hongrie où les réquisitions roumaines, démesurément grossies par certains agents alliés, ont enlevé aux Roumains la sympathie ou la reconnaissance qu’ils avaient d’abord acquise en délivrant le Pays du bolchevisme. En tous cas, l’opinion roumaine tout en souhaitant de bons rapports politiques et économiques avec la Hongrie, est hostile à l’union personnelle qui rencontrerait un obstacle sentimental dans la haine mutuelle des deux races et constituerait, en outre, pour la Roumanie, un danger à la fois politique et économique. Le danger politique serait double. Tout d’abord, l’union avec la Hongrie donnerait à la Transylvanie et aussi à la Hongrie elle-même, le sentiment que tout n’est pas fini entre elles, alors que l’intérêt évident de la Roumanie est de marquer nettement la coupure pour la rendre définitive. Puis, le ménage roumano-magyar fonctionnerait, comme le dualisme austro-hongrois, par un jeu de compromis auquel les Hongrois sont trop experts pour que les frais n’en soient pas faits le plus souvent par les Roumains. Ceux-ci disent: "Nous avons eu assez de mal pour nationaliser notre dynastie et lui enlever l’empreinte germanique, nous ne voulons pas la lui rendre en l’installant sur le trône de Hongrie."
L’hégémonie magyare serait encore plus à redouter au point de vue économique. Sur ce terrain, en effet, la Hongrie tout en possédant maintenant des richesses naturelles très inferieures à celles de la Roumanie, a sur cette dernière une avance considérable. Elle dispose d’une organisation bancaire et industrielle très forte qui lui permettrait de dominer la vie économique de la Roumanie. Le bon marché de la main d’œuvre et des matières premières en Hongrie y avait provoqué les initiatives non seulement des Juifs hongrois, mais aussi des Juifs d’Autriche et d’Allemagne qui avaient fait de Budapesth un centre financier et industriel formidable. C’est à ce centre que se rattachaient tous les fils de la vie économique de la Transylvanie, qui, en cas d’union personnelle de la Hongrie avec la Roumanie, se dégageait difficilement de ce réseau.
Pour ces diverses raisons, les nationalistes roumains sont rebelles à l’idée d’un système roumano-magyar ou, du moins, voudraient l’ajourner jusqu’au moment où le développement de la Grande Roumanie y garantirait sa primauté dans l’ordre économique, comme dans l’ordre politique. Pour le moment, le Gouvernement roumain répudie toute intention d’alliance ou de paix séparée avec la Hongrie. D’après certains renseignements que je n’ai pu contrôler, quelques uns de ces agents travailleraient à une paix séparée qui comporterait la reconnaissance des revendications de la Roumanie sur le Banat. Une pareille tactique serait trop puérile pour être vraisemblable, car l’abandon du Banat à la Roumanie ne conférerait aucun titre à cette Puissance, puisqu’il s’agit d’une province qui en aucun cas ne peut plus appartenir à la Hongrie, et dont le sort a définitivement été fixé par la Conférence. Ce qui est exact, et M. Bratiano ne s’en cache pas, c’est que la Roumanie désire obtenir de la Hongrie, mais d’accord avec l’Entente, une rectification de frontière qui lui laisserait l’embouchure du Maros.
Nous devons nous préoccuper d’éviter entre la Roumanie et la Hongrie une intimité susceptible de se transformer en alliance avec ou sans l’accession de l’Italie. Une telle alliance serait forcement dirigée contre les Etats slaves et constituerait un danger pour la paix en Orient, si elle y précède tout autre groupement. Elle n’aurait plus ce caractère le jour où, au contraire, elle rentrerait dans un système préexistant, assez large et assez fort pour entrainer la Hongrie dans les voies de l’Entente, par exemple dans une fédération qui, pour suivre la ligne de moindre résistance, devrait unir d’abord la Roumanie et la Pologne, puis s’étendre à la Tchéco-Slovaquie et à la Yougo-Slavie. Pour orienter la Roumanie dans cette voie et l’y surveiller, il est nécessaire de rompre avec les méthodes actuelles, de lui inspirer confiance et de collaborer avec elle. Cette collaboration est actuellement impossible à Budapesth, tant en raison de l’incompatibilité de la politique de la Conférence et celle de la Roumanie, que de l’état des rapports entre les hommes chargés, de part et d’autre, de cette politique. Les Roumains préconisent à Budapesth un ministère de concentration, avec prédominance de l’élément démocratique, évidemment plus conforme aux intérêts et aux principes de l’Entente, mais contraire aux vues des agents anglais et américain. Ce ministère, il est vrai, serait moins conforme que la Cabinet Friedrich aux aspirations, violemment réactionnaires de la masse de la population. Mais ce qui lui manquerait, au début, de ce coté, serait largement compensé par l’appui unanime et sincère de l’Entente, si elle est capable de se mettre d’accord avec elle-même pour le lui donner. Si l’effort nécessaire à cet effet n’est pas tenté, on aura, une fois de plus, pour ne pas avoir d’affaires aujourd’hui, préparé des catastrophes pour demain.
J’ajoute que si un pareil accord ne semble pas irréalisable, on pourrait introduire dans le futur Cabinet quelques démocrates assez grands seigneurs pour le rendre acceptable par les agents du Président Wilson et de M. Lloyd Georges. On cite comme appartenant à cette spécialité le Conte Nicolas Banfy, le Conte Jules Karoly (qu’il ne faut pas confondre avec le Conte Michel Karoly), le Conte Adam Teleki, le Conte Craky-Elemer.
J’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour obtenir de M. Bratiano, en vue d’une détente, puis d’une entente, toutes les concessions compatibles avec les intérêts essentiels de la Roumanie. Je lui ai représenté l’inconvenance et l’imprudence d’une évacuation précipitée et il a consenti à y surseoir. Je l’ai aussi engagé à donner ou à renouveler au commandement roumain en Hongrie les instructions les plus strictes pour mettre fin ou réduire au minimum les abus individuels trop souvent commis par les officiers et qui donnent aux agents anglais et américains de trop fréquents prétextes d’aigrir leurs discussions avec les autorités roumaines. Je lui ai représenté aussi que le Commandement roumain serait bien inspiré en faisant preuve de quelque mansuétude toutes les fois que la sécurité des troupes n’est pas sérieusement en cause. Je m’inspirais en cela de démarches faites auprès de moi pendant mon séjour à Budapesth en vue de l’élargissement d’officiers supérieurs hongrois emprisonnés par le Commandement roumain pour avoir pris, à son insu, l’initiative d’organiser une force de police urbaine destinée à maintenir l’ordre après le départ des troupes roumaines. M. Bratiano m’a demandé si le commandement français tolérerait un fait pareil sur la rive gauche du Rhin. Je lui ai répondu que l’armée hongroise n’existait plus, et le commandement roumain n’étant en état d’hostilité qu’avec la commission inter-alliée des généraux, l’intérêt politique primait l’intérêt militaire et devait détourner les autorités roumaines d’une rigueur inutile envers des personnes auxquelles à tort ou à raison les agents anglais et américains s’intéressent vivement. Il s’est rendu à ce raisonnement et a fait donner, par le G.Q.G. roumain, l’ordre au Commandement de Budapesth de ne faire prononcer aucune condamnation à mort sans lui en référer, et de n’exécuter aucune des sentences qui auraient déjà été prononcées. Je l’ai engagé aussi à donner une preuve de bonne volonté, qui devrait être particulièrement sensible à M. Hoover, en prêtant tout le concours de la Roumanie pour le ravitaillement de la Hongrie ou même de l’Autriche dont la situation est encore plus critique. Il s’est montré disposé à envoyer dès à présent deux trains de farine à Vienne. D’autre part, il m’a suggéré le prélèvement, au profit de l’Autriche, d’une fraction à déterminer des céréales à livrer à la France, et a déclare qu’il en faciliterait le transport à Vienne, tout en laissant à notre politique, si nous le désirons, le bénéfice de ce secours.
Je ne me flatte pas que ces menues attentions désarment les préventions des agents anglais et américains de Budapesth. Le Général Banholz qui avait paru animé de sentiments conciliants à Bucarest, est redevenu à Budapesth la proie de l’Amiral Troubridge et de la clique qui l’entoure. Ses rapports et ceux du Général anglais avec les autorités roumaines en sont à un point de tensions tel que le Général Graziani qui, dans un rôle singulièrement ingrat, fait preuve de beaucoup de bonne grâce, de tact et de sang-froid, craint qu’une rupture ne puisse être évitée. Si la Conférence doit s’obstiner dans la politique suivie jusqu’ici et désire pousser les Roumains à bout, au risque de laisser se développer à Budapesth une situation dangereuse pour l’Entente, les représentants anglais et américains sont aussi bien choisis que possible. Dans le cas contraire, elle devrait tenir compte du fait qu’avec des gens aussi butés et après les incidents pénibles qui ont envenimé les rapports personnels des délégués anglais et américains avec les représentants roumains, toute collaboration cordiale et sincère est impossible entre eux. Tel est aussi l’avis de Général Graziani, comme de mon collègue d’Angleterre qui vient de rentrer de Budapesth où il a fait les mêmes constatations comme moi. Il les communique par le même courrier à son Gouvernement. Il exprime, comme moi, que la première condition d’une collaboration nécessaire en vue de l’établissement d’un état de choses satisfaisant à Budapesth, serait le rappel des délègues américain et anglais, y compris l’Amiral Troubridge qui les inspire. Il est évident que cette mesure, pour être acceptable, devrait être générale et s’appliquer aussi aux délègues roumains. Elle aurait l’avantage de mettre fin à la situation regrettable où se trouve le Général Graziani, qui n’ayant pas, malgré tous les précédents, la Présidence de la Commission, se trouve réduit à un rôle indigne de son rang, de ses services et de sa valeur. Ce serait semble-t-il pour la Conférence le meilleur moyen de masquer une évolution, si elle le juge possible.
Cette mesure améliorerait la situation, mais ne la réglerait pas. La crise hongroise exige des décisions immédiates qui ne peuvent émaner d’un organisme inter-allié condamné par essence à l’alternative de l’inertie ou du conflit. Ce serait le cas d’appliquer l’axiome que si délibérer est le fait de plusieurs, agir est le fait d’un seul. Pour réparer les fautes du passé et assurer l’avenir, conformément aux intérêts de l’Entente, il faudrait que la Conférence fût représentée à Budapesth par un mandataire unique, muni de pouvoirs très étendus lui permettant de parler haut et clair, et surtout d’agir vite.
Il n’y a plus de temps à perdre, car l’approche de l’hiver pose un problème angoissant. Il y a actuellement à Budapesth une population ouvrière de 300.000 personnes qui est menacée de manquer de vivres et de combustible. De là un danger de crise du ravitaillement trop grave pour ne pas entrainer une crise sociale. Le dénouement de la crise politique ne procurera pas par enchantement pain et charbon. Mais il permettra de mettre en œuvre tous les moyens de s’en procurer, en les coordonnant. En ce moment la crise politique réagit sur la situation économique de la façon la plus fâcheuse. D’une part, la mésentente entre les autorités diverses exclut une collaboration nécessaire et, d’autre part, l’incertitude de l’avenir entretient un malaise déprimant et paralyse toutes les initiatives.
A Budapesth plusieurs personnalités m’ont demandé pourquoi la Conférence, après avoir arrêté un programme précis, n’en confirait pas l’exécution à un Haut-Commissaire unique, selon le précédent de la mission de M. Jonnart à Athènes. Il est vrai que la Conférence a déclaré à plusieurs reprises qu’elle n’interviendrait pas dans les affaires intérieures de la Hongrie. J’ignore si cette formule est utile pour rassurer l’opinion dans les Pays alliés. Elle ne trompe personne et fait sourire tout le monde à Budapesth, comme à Bucarest, où les intrigues des agents alliés sont notoires et où on constate que tout en formulant cette déclaration, la Conférence est intervenu au moins deux fois dans les affaires de Hongrie, la première fois pour se prononcer contre le Gouvernement de l’Archiduc Joseph, et la seconde fois pour le soutenir, sous les auspices du Cabinet Friedrich en invitant les troupes roumaines à lui constituer une police apte à les remplacer. D’ailleurs la responsabilité des décisions à prendre pourrait, en certains cas, être laissée au commandement roumain, sauf à les concerter préalablement avec lui.
A Budapesth, l’opinion accueillerait avec faveur la désignation d’un haut commissaire tel que M. Jonnart dont le nom a été prononcé devant moi, ou tout autre personnage de premier rang. On s’étonne que la France qui est la seule Puissance dont les intérêts en Hongrie s’identifiant complément avec les intérêts supérieurs de l’ordre et de la paix, mais aussi la Puissance pour laquelle ces intérêts sont autrement graves que pour toute autre, y soit de beaucoup la plus effacée et semble indifférente à une partie où se joue l’avenir de l’Europe centrale.
Je n’ignore pas que l’unité du front diplomatique est moins difficile à réaliser en temps de guerre qu’en temps de paix et que le succès de la mission de M. Jonnart à Athènes n’est pas une raison décisive de s’inspirer de cet exemple à Budapesth. Il serait bien désirable cependant que, dans le cas où l’accord s’établirait sur les principes d’une politique, l’unité de commandement tout au moins tactique fut impossible là, où, comme à Budapesth, une opération rapide et vigoureuse s’impose. Je ne me dissimule pas qu’en dehors de l’optique locale, la seule qui me soit permise, une pareille procédure, la plus efficace cependant, doit paraitre absurde. Je me bornerai à exprimer le vœu que par cette voie ou par toute autre, la Conférence aborde la crise hongroise dans un autre esprit, afin de la résoudre avant qu’il ne soit trop tard. Il lui suffirait pour y arriver de montrer à Budapesth, à l’égard de nos pires ennemis, qui sont les meilleurs amis de ceux dont elle suit jusqu’ici les avis, un peu de cette énergie et de cette persévérance qu’elle a si largement déployées contre nos alliés les Roumains.
Saint-Aulaire
(SANIC, Fond Microfilme Franța, inv. 1990, rola 170, cadre 544-559)